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les correspondants français aux Etats-Unis racontent comment la mort de George Floyd a embrasé le pays

Ils sont aux premières loges pour relater les manifestations et les violences qui secouent les Etats-Unis depuis que George Floyd, un Afro-Américain, a été tué par un policier blanc. Franceinfo a donné la parole à plusieurs de ces correspondants français. 

Il parle vite, encore sous le coup de l’adrénaline, mais aussi de la fatigue. Philippe Corbé, correspondant de RTL aux Etats-Unis depuis cinq ans, n’a dormi qu’une heure la nuit dernière. Dans le train qui file vers New York, celui qui vient d’arpenter les rues de Minneapolis et de Washington a du mal à croire à cette actualité qui n’en finit plus de s’emballer. “Depuis le 1er janvier, on a eu un procès en destitution – le troisième pour un président américain –, la plus grave crise sanitaire depuis un siècle, la plus grave crise économique et sociale depuis la Grande Dépression avec 40 millions de chômeurs supplémentaires, et maintenant les plus graves émeutes depuis 1968. Et il reste cinq mois avant la présidentielle”, soupire-t-il. 

La crise du Covid-19 n’est pas encore terminée mais, déjà, elle est reléguée outre-Atlantique au second plan par les manifestations et émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, le 25 mai. Cet Afro-Américain de 46 ans a été tué par un policier blanc, soulevant une vague d’indignation dans tout le pays, mais aussi dans le monde. “Souvent, lorsque l’on dit que l’on vit des moments historiques, c’est un peu galvaudé. Mais là, on vit clairement un moment historique”, commente Cédric Faiche, correspondant à New York pour BFMTV. 

Un avis partagé par ses confrères. Depuis la Floride, où elle devait assister au lancement – finalement reporté – de la fusée Space X mercredi dernier, Agnès Vahramian, correspondante de France Télévisions à Washington, découvre les images de Minneapolis secouée depuis la veille par des manifestations. “J’ai dit à mon chef : ‘Faut y aller’.” Dès le lendemain, elle est sur place. “J’ai tout de suite senti que c’était le chaos, la rage, la colère et que la situation n’allait pas être sous contrôle facilement”, raconte-t-elle.

Cette reporter chevronnée se souvient d’une scène qui l’a marquée dès cette première nuit. “J’ai vu quelqu’un se promener avec un drapeau américain, puis il l’a souillé et jeté dans les flammes. Or, le drapeau, c’est sacré. Et quand tu vois ça, tu te dis : ‘Ils sont très, très en colère’.” La journaliste, qui se trouve aujourd’hui encore dans le Minnesota, assiste les jours suivants à des manifestations pacifiques mais aussi à des scènes de violence, de pillages et d’incendies. 

J’ai vu des milliers de gens qui criaient des slogans, qui hurlaient de joie avec les flammes en arrière-plan. Pour l’Amérique, c’était assez inédit.Agnès Vahramian, France Télévisionsà franceinfo

Pendant trois soirs, rapporte-t-elle, les forces de l’ordre sont invisibles. “Il n’y avait pas de policiers dans les rues, ils ont laissé faire, c’était hors de contrôle.” Corentin Pennarguear, correspondant pour L’Express, acquiesce. “Je suis arrivé vendredi soir, directement dans les émeutes. Les jeunes étaient seuls, ils cassaient tout, mettaient le feu. Ça donne l’impression d’arriver dans un monde différent.” 

La colère gagne très vite le reste du pays et les scènes observées à Minneapolis se répètent un peu partout, jusque dans les grandes villes comme New York, Los Angeles ou Washington. “Les gens sont lassés, cela fait des années que l’on parle de la question raciale, on sent qu’ils sont au bord de l’explosion”, témoigne Sonia Dridi, correspondante pour plusieurs médias dans la capitale américaine. 

Couvrir ces manifestations est loin d’être une promenade de santé. D’abord parce que la crise du coronavirus est toujours là. “On a additionné confinement et émeutes, donc c’est compliqué de trouver à manger. Quand je suis arrivé samedi matin à Minneapolis, les magasins étaient fermés, j’ai été rationné en eau et en nourriture”, raconte Cédric Faiche. Mais, surtout, parce que les tensions entre la presse et les forces de l’ordre sont exacerbées depuis le début des manifestations.

Certains reporters ont même été pris pour cible par des policiers. “Samedi soir, à Minneapolis, c’est la nuit de la reprise en main avec 5 000 militaires déployés”, explique Agnès Vahramian. La journaliste se retrouve avec d’autres reporters dans une rue. “On avait tous des caméras, on avait les mains en l’air et on criait : ‘Presse, presse !’ Ils voulaient que l’on recule, et on reculait. Mais, en même temps, ils tiraient leurs balles en caoutchouc. Je n’ai pas compris.” 

Philippe Corbé raconte peu ou prou la même histoire. Le vendredi soir à Minneapolis, il se retrouve seul derrière un mur avec son micro bien visible. “Je suis sorti pour regarder et j’ai pris une balle en caoutchouc dans le mollet.” Rien de grave, assure-t-il, mais il en ressort avec la promesse de ne jamais être seul. Le lendemain, pourtant, avec un confrère, la scène se répète. “On était à l’écart dans une petite rue, on voit une douzaine de gamins blancs qui lèvent les mains, on va voir et là, les policiers nous plaquent au sol alors que l’on est identifiés comme journalistes. Je dis : ‘Presse, presse’. Ils nous fouillent pour voir si on a des couteaux… Et puis ils nous ont dit de nous en aller.” 

Si le journaliste ne se dit pas traumatisé par l’expérience, Sonia Dridi, elle, s’inquiète. “Voir la police réprimer des manifestations pacifiques, ou s’en prendre à des journalistes, c’est très mauvais signe. C’est ce que l’on voit dans les régimes répressifs”, analyse cette ancienne correspondante en Egypte. 

Au-delà des difficultés à couvrir ces événements et de la fatigue accumulée, ces reporters retiennent surtout des rencontres. Pour Cédric Faiche, ce sont ces deux jeunes, un Noir et un Blanc, venus se recueillir sur les lieux de l’arrestation de George Floyd. “Ce jeune Blanc s’est assis sur un banc et s’est mis à pleurer. Il ne sanglotait pas, c’étaient juste des larmes qui coulaient, et j’ai vu plus tard un jeune Noir faire pareil. C’était une émotion froide qui tranchait avec la colère et la violence dans le reste de la ville.”

Philippe Corbé, lui, garde en mémoire cette rencontre avec trois lycéens, samedi soir à Minneapolis. “Ils portaient une toge de diplômé, mais leur soirée de remise des diplômes avait été annulée, et ils étaient dans la rue.” 

L’un d’eux racontait que, depuis l’âge de 12 ans, il avait déjà été arrêté deux fois par la police et harcelé à quatre reprises, et qu’il avait peur en croisant des policiers.Philippe Corbé, RTLà franceinfo

Gregory Philipps, correspondant de Radio France à Washington, retient pour sa part les images de cette foule dispersée dans la capitale américaine pour que Donald Trump puisse brandir une bible devant une église. “Qu’ils décident d’envoyer des gaz lacrymo et de sortir les matraques devant des gens pacifiques juste pour que Trump puisse poser, ça m’a marqué. C’est vraiment jeter de l’huile sur le feu”, estime-t-il. 

De son côté, Corentin Pennarguear se souviendra longtemps de cette phrase prononcée par une jeune femme noire rencontrée dimanche à Minneapolis. “Elle me racontait la peur au quotidien, qu’elle se sentait incomprise aux Etats-Unis”, rapporte-t-il. Le reporter lui demande jusqu’à quand elle compte manifester. “Elle m’a dit : ‘Quand on est une femme noire aux Etats-Unis, on sait que l’on va devoir manifester toute sa vie’.” 

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